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Entretien avec Christine Leteinturier

Autour de la presse d'information générale et politique

Publié le 3 février 2014

À l'occasion de la parution de son ouvrage consacré aux journalistes français et à leur environnement depuis 1990, Christine Leteinturier a partagé avec nous les conclusions de son enquête.

Entretien avec Christine Leteinturier

Entretien avec Christine Leteinturier



Retrouvez la fiche de l'ouvrage Les journalistes français et leur environnement : 1990-2012.

Le Parisien, Libération, Le Monde... Ces quotidiens augmentent leur prix de 5 à 20 centimes en ce début d'année 2014, Le monde franchissant même la barre symbolique des 2 euros, et cela pour assurer leur équilibre économique, alors que leurs ventes ont chuté en 2013. La presse quotidienne française fait face à des difficultés et des transformations qui ont un impact sur ses acteurs : journalistes et entreprises. Autour de ce thème, nous avons rencontré Christine Leteinturier, directrice de l'ouvrage Les journalistes français et leur environnement : 1990-2012. Le cas de la presse d'information générale et politique, publié aux Éditions Panthéon Assas.

Christine Leteinturier est maître de conférences à l'Institut français de presse, au sein de l'université Panthéon-Assas. Elle est spécialisée dans la sociographie des journalistes et la sociologie de l'innovation et des réseaux de communication. Son dernier ouvrage, Les journalistes français et leur environnement, constitue le premier bilan d'une vaste recherche sur les acteurs et les marchés des médias depuis 1990, et plus particulièrement sur le cas des médias d'information générale et politique.

Pouvez-vous nous dire, en quelques mots, ce que votre enquête révèle sur les transformations qu'a connu la presse d'information générale et politique au cours de ces vingt dernières années ?

L'enquête portait, au-delà de la presse, sur les transformations et les évolutions de l'information générale et politique. Il s'agissait donc d'une approche multimédia prenant essentiellement en compte la presse, la radio et la télévision. Ce premier volume rend comte des résultats concernant la presse. Je voulais rappeler que ce travail a été financé par l'Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre d'une vague de financement de programmes sur les formes et les transformations de l'information et de la communication en France. Pour réaliser cette enquête, j'ai mobilisé toute une équipe, dont trois pilotes : un professeur d'économie, Nadine Toussaint-Desmoulins, une maître de conférences en information et communication, Camille Laville, et Françoise Laugée, ingénieure d'études à l'Institut de recherche et d'études sur la communication, rattaché à l'Institut français de presse et dirigé par Francis Balle.

Cette équipe a travaillé sur plusieurs chantiers autour de deux hypothèses principales. Premièrement, la transformation de l'information générale et politique est essentiellement marquée par une diminution de la production de l'information, que ce soit dans la presse écrite ou dans les médias audiovisuels. Deuxièmement, les transformations et la crise permanente dans laquelle se trouve la presse écrite n'ont pas (encore) permis de faire émerger un nouveau modèle de production de l'information, en particulier dans les nouveaux médias. C'est ce qu'a démontré Françoise Laugée dans la partie consacrée aux évolutions techniques.

Dans l'étude de ces deux décennies, il nous a été difficile de faire ressortir des scénarios prospectifs. Nous nous en sommes donc plutôt tenus à une analyse plus approfondie des éléments de la crise, en portant une attention particulière à la situation des journalistes français. Cette situation a été essentiellement analysée à partir d'une source très originale : les dossiers personnels des journalistes, tenus régulièrement à jour par la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels.

Ce travail nous a permis de poser quelques diagnostics, dont nous espérons que les professionnels et les filières de formation pourront s'emparer. Au-delà d'une forme de précarisation déjà relativement ancienne de la profession et dont nous avions déjà conscience, ce travail nous a permis de faire deux constats principaux. Le premier est le rétrécissement des carrières des journalistes. Sur les 36 000 encartés [journalistes qui ont obtenu leur carte de presse], moins d'un tiers feront une carrière longue. La carrière moyenne des journalistes est aujourd'hui de quinze ans. Le second est la difficulté à faire émerger un nouveau modèle de journalisme, qui permette à ceux qui sont contraints de quitter la presse, en particulier à la suite de vagues de licenciements successives, de retrouver du travail en journalisme dans les nouveaux médias. Cela provient d'une confusion croissante dans ces nouveaux médias entre information et communication.

Notre étude a confirmé l'hypothèse d'une diminution de la production de l'information, et surtout de la désaffection croissante des lecteurs vis-à-vis de la presse d'information générale et politique, sans que le transfert des pratiques soit clairement identifiable sur les sites web d'information générale et politique. On est là dans une incertitude, mais cette incertitude peut être éclairée par le travail mené sous la direction de Josiane Jouët dans le cadre d'un autre contrat ANR intitulé « Médiapolis » et qui s'intéresse essentiellement aux transformations des formes de la consommation de l'information et à ce que cela révèle sur la vision que les citoyens ont de la politique.

Vous insistez dans votre ouvrage sur les transformations de l'accès à la profession de journaliste. Les marchés d'emplois se réduisent et se précarisent. À quelles difficultés doit aujourd'hui faire face un journaliste tout au long de sa carrière ?

Il s'agit moins de difficultés que d'une capacité à se situer dans un champ plus large que le seul champ de l'information générale et politique. Ce champ est généralement considéré comme un idéal, idée que véhiculent les écoles de journalisme et à laquelle adhère la plupart des étudiants en journalisme. Ce marché est pourtant en réduction importante. En revanche, les étudiants se tournent difficilement vers les marchés de l'information spécialisée (information sociale, juridique, économique, scientifique, etc.), qui ont pourtant de réels besoins sur les deux dispositifs complémentaires que sont le papier et le web. Ces marchés spécialisés ont entamé une restructuration de l'information sur le web, avec plus de succès que le marché de l'information générale et politique. Il faut donc que les étudiants fassent le deuil de cette idée de l'excellence du journalisme.

La transformation du journalisme induit également de reconsidérer les marges du journalisme, c'est-à-dire les métiers connexes tels que les métiers du web, qu'il s'agisse de l'adaptation de l'information aux recherches par les moteurs ou de la gestion des réseaux sociaux, qui sont les nouveaux dispositifs de circulation de l'information. Pour les agents de ces réseaux, il s'agit moins d'être des opérateurs marketing de la gestion des pages des grands journaux que d'essayer de peser sur les conditions de la production de l'information, de façon à ce qu'elle réponde certes aux attentes des lecteurs, mais qu'elle préserve aussi sa part d'originalité. Au contraire de ce qui se pratique aujourd'hui, il ne s'agit pas de faire absolument coïncider les goûts des internautes et la production des médias. Même si elle est utile aux annonceurs, cette vision est extrêmement réductrice, dans la mesure où elle fait disparaître de l'horizon de l'information tout ce qui est inattendu, original, nouveau, rare, et qui permet aux médias de se singulariser les uns des autres. Cette vision strictement marketing du public des médias risque de nous conduire de nouveau à une circularité de l'information, dénoncée depuis une bonne trentaine d'années par des chercheurs tels que Dominique Wolton ou Pierre Bourdieu. Car il faut rappeller que le travail journalistique consiste en grande partie à éveiller la curiosité des lecteurs sur des segments auxquels ils ne s'intéressent pas particulièrement mais qui sont susceptibles un jour ou l'autre de susciter leur intérêt.

Une petite remarque sur l'agenda de l'IFP : un colloque sur la censure est organisé les 6, 7 et 8 février 2014 à Paris. Un autre rendez-vous, cette fois-ci à Lyon les 27 et 28 mars : le GIS Journalisme organise un colloque sur les métamorphoses de l'actualité.



mise à jour le 6 février 2014


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